Qui est mon prochain ?

Qui est mon prochain* ?

Prédication du 26 juillet 2026

          L’histoire de notre jour est connue sous un titre que Jésus ne lui a pas donné, « le bon Samaritain » – comme si, en général, les Samaritains n’étaient pas bons… Mais là n’est pas la pointe de cette histoire, laquelle est pleine de surprises, et donc d’enseignements. Le premier d’entre eux est que Jésus raconte une histoire.

          1. Jésus ne nous raconte pas des histoires, au sens où il nous dirait des choses peu fiables, mais au contraire, c’est afin de parler de la manière la plus fiable qui soit de ce qui est essentiel – notre relation à Dieu et, et la manière dont elle influence notre relation à autrui – qu’il se sert de récits, d’histoires. Au spécialiste de la Loi, qui veut l’entraîner dans une discussion théorique sur la religion, sur ce qu’est le prochain que la Loi de Moïse demande d’aimer, Jésus répond par un récit vivant, poignant et convaincant. L’histoire commence de manière dramatique, et nous savons, hélas, que de tels drames n’appartiennent pas seulement au passé.

          Dans cette histoire, les spécialistes de la religion, le prêtre et le Lévite, n’ont pas le beau rôle ; il ne s’approchent même pas du blessé, mais ils passent à bonne distance – quelles que soient les raisons qu’ils ont pour cela. Le Samaritain, au contraire, s’approche (« il arriva près de l’homme »), et, en faisant cet effort, il peut se rendre compte de la situation et il est pris de pitié (« ému aux entrailles », dit le texte). Le prêtre et le Lévite, juifs comme l’homme à moitié mort, étaient des prochains naturels de ce malheureux ; toutefois, ils ne se sont pas même approchés de lui. Le Samaritain, peu apprécié par les juifs en raison de leurs différences religieuses, est celui qui, naturellement, aurait dû rester éloigné d’eux et éviter tout rapport avec eux.

          En choisissant soigneusement ses personnages, Jésus introduit donc un élément de surprise. Le prochain – la personne qui, a priori, a droit à mon amour – échappe à mes préjugés et à mes catégories de pensée étroites et limitées. Le prochain n’est pas simplement le proche, le membre de ma famille, de mon clan, le semblable, le compatriote, mais il n’est pas davantage seulement le lointain idéalisé, paré de toutes les vertus, que s’imaginent ceux qui n’aiment pas leurs semblables et qui réservent leur pitié pour ceux qui souffrent au loin.

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* En préparant cette prédication, je me suis souvenu – assez vaguement, il est vrai – d’un très beau texte, que j’avais lu il y a bien longtemps, du philosophe protestant Paul Ricœur : « Le socius et le prochain » (1954), qui se fonde sur cette parabole. Pour autant que je m’en souvienne, Paul Ricœur insiste, à l’aide de cette parabole, sur la valeur de la relation d’aide tant « directe » qu’« indirecte » (il parle sans doute plutôt des relations « courtes » et des relations « longues »).

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          2. Le 2e enseignement – et la 2e surprise – de cette histoire, c’est qu’en demandant « qui est mon prochain ? », le spécialiste des Écritures voulait savoir qui il pouvait aimer, à qui il pouvait, concrètement, venir en aide. Et voilà qu’il est forcé de constater que le prochain peut être aussi celui qui va l’aimer, lui, celui qui va lui venir en aide. Le prochain, « c’est celui qui a fait preuve de bonté envers l’homme tombé aux mains des brigands », répond-il à Jésus, après avoir entendu l’histoire.

          Ainsi donc, je ne choisis pas mon prochain, il m’est donné. Je croyais être en position d’aidant, et voilà que, ô surprise, c’est lui qui vient à ma rencontre et à mon secours. Prenons le temps de réfléchir à tout ce que nous avons déjà vécu, et nous nous rendrons compte, avec gratitude, combien de prochains Dieu a déjà placés sur notre route.

          3. Mettons-nous à présent dans la peau de l’aidant, du Samaritain, de cet homme qui est devenu le prochain du blessé en commençant par s’approcher de lui. Il commence par prodiguer à ce malheureux une aide directe : il n’est pas dégoûté par ses plaies, mais il les soigne, il l’emmène à l’auberge et il continue de prendre soin de lui. Il paye de sa personne, il paye de son temps. Il vient directement – et pour un certain temps – en aide à celui qui a besoin de lui.

          Mais ensuite, dans un 2e moment, il le confie à l’aubergiste. Attitude facile, me direz-vous, et un peu décevante : quoi, c’en est déjà fini de l’aide directe ? Mais notez tout d’abord que le Samaritain met la main au porte-monnaie – et pas qu’un peu, puisqu’il donne deux pièces d’argent. Et l’on aurait tort d’affirmer qu’il s’agit là d’une attitude facile – donner des sous à un tiers plutôt que de continuer à aider directement –, car nous avons souvent quelque peine à dénouer les cordons de notre bourse, dans l’Église autant qu’ailleurs. En tout cas, Jésus ne parle pas de cette attitude de manière négative, et son récit montre qu’il l’approuve même.

          Le Samaritain met la main au porte-monnaie, et il est même prêt à payer davantage si nécessaire – « c’est moi qui te rembourserai quand je repasserai ». Sa générosité est réelle, il n’est pas comme ces personnes qui sont généreuses avec l’argent des autres, et qui ont pour mot d’ordre « la société paiera » ; non, lorsqu’il prend soin d’autrui, cela lui coûte personnellement et il assume parfaitement son geste de solidarité.

          Toutefois, il passe bien la main. Après avoir « pris soin » du blessé, il donne de l’argent à l’aubergiste et lui dit : « prends soin de lui ». Dans le texte original du Nouveau Testament, il s’agit, les deux fois, exactement du même verbe, « prendre soin ». À l’aide directe succède donc une aide indirecte de même nature – prendre soin –, par l’intermédiaire de quelqu’un qui a pour cela plus de temps que le Samaritain et peut-être davantage de compétences. Et que Jésus approuve ce passage de l’aide directe à l’aide indirecte, le fait de passer la main, me semble être une chose essentielle, en même temps que le dernier enseignement de notre texte.

          4. En nous appelant à être des prochains, Jésus ne veut pas nous épuiser dans la relation d’aide. Car tous ceux qui s’occupent d’une personne dépendante au sein de la famille, toutes celles qui ont un métier de relation d’aide – soignantes, assistantes sociales, etc. – savent bien qu’à un moment donné, il faut passer la main – de manière temporaire ou définitive – si l’on veut éviter d’être consumé, dévoré par cette relation d’aide.

          Cette histoire du « bon Samaritain », de celui qui est venu en aide de manière directe puis indirecte, veut déculpabiliser, réconforter tous ceux qui n’ont pas ou plus la force ou les compétences de prodiguer une aide directe, que ce soit dans un cadre familial ou professionnel. Le Samaritain a passé la main – tout en continuant, il est vrai, de s’inquiéter pour son protégé –, il a confié la personne en souffrance à des tiers – nous dirions, aujourd’hui : à des personnels ou des institutions compétents –, et, pourtant, c’est bien de lui que le spécialiste de la Loi confesse qu’il s’est « montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands » et qu’il a « fait preuve de bonté envers lui ».

          J’ajouterai une dernière raison en faveur de l’aide indirecte : ne croyez pas qu’il soit facile d’être le débiteur d’une aide directe. Pour certains, le fardeau de la gratitude envers les sauveteurs est trop lourd à porter, et ils se montrent alors ingrats. En prenant de l’éloignement, le Samaritain fait preuve aussi de délicatesse vis-à-vis de celui qu’il a sauvé. Il ne lui impose pas sa présence permanente, laquelle attendrait des remerciements permanents.

         « Va, et, toi aussi, fais de même », conclut Jésus. Nous ne savons pas sur la route de qui Jésus nous placera, et nous ignorons qui il placera sur notre route. Mais nous sommes reconnaissants pour tous ces prochains qui nous ont permis d’avancer tout au long des années. Surtout, nous prenons pour exemple le Samaritain, ce « lointain » des juifs qui n’a pas hésité à s’approcher de l’un d’entre eux lorsqu’il le fallait, afin de prodiguer une aide directe, mais qui est resté son prochain aussi lorsqu’était venu pour lui le temps de s’éloigner.

Matthieu Arnold

26.8.26-v