Prédication du 9 août 2026 – Romains 11, 25-32
(10ème dimanche après la Trinité)
Qui peut prétendre appartenir au peuple de Dieu ? Et qui peut parler en son nom ? À travers la réflexion de Paul sur Israël et la fidélité de Dieu, nous découvrons un peuple qui ne possède ni la vérité ni la grâce, mais qui apprend à en vivre et à faire une place aux autres.
Le Seigneur et son peuple, c’est le thème de ce dixième dimanche après la Trinité selon notre plan de lecture biblique. C’est qui, le peuple de Dieu ? C’est une question délicate, parce que nous pourrions être tentés de définir qui en fait partie et qui n’en fait pas partie. Qui est dedans et qui est dehors ? Et plus délicat encore : qui est légitime pour parler en son nom ? Qui peut prétendre parler au nom de Dieu ?
Dans la tradition protestante allemande, ce dimanche porte encore aujourd’hui le nom d’Israelsonntag, le dimanche d’Israël. Ce n’est pas le cas de toutes les Églises luthériennes dans le monde. Il s’agit bien d’un héritage particulier de notre histoire protestante germanophone.
Et cet héritage est plutôt lourd. Pendant des siècles, ce dimanche était lié au souvenir de la destruction de Jérusalem et du Temple en l’an 70. Pendant des siècles, beaucoup de chrétiens y ont vu le signe que Dieu aurait rejeté Israël pour avoir refusé Jésus et que l’Église aurait pris la place du peuple élu.
Et puis il y a eu la Shoah. Les Églises ont dû regarder en face les conséquences de siècles d’un tel enseignement. Nous avons eu besoin de réentendre que Dieu n’avait jamais rejeté son peuple.
Ce dixième dimanche après la Trinité est l’occasion de réfléchir à la relation particulière entre l’Eglise et Israël, de réfléchir à la permanence de l’Alliance de Dieu avec le peuple juif.
Je dois vous avouer que chaque année, quand il faut préparer une prédication sur ce thème, je me sens toujours un peu mal à l’aise. Parfois même je botte en touche et je prêche sur autre chose. Car je trouve l’exercice difficile. Car aujourd’hui, il est devenu presque impossible d’entendre le mot « Israël » sans penser à l’État d’Israël, à son gouvernement, à Gaza, aux Palestiniens et à toutes ces souffrances.
Alors, pour pouvoir continuer sereinement, j’ai besoin de clarifier quelque chose. Dans toute la Bible, quand on parle d’Israël, on ne parle pas de l’État d’Israël tel que nous le connaissons aujourd’hui. Ce n’est pas le pays qui ne respecte pas le droit international. Il s’agit du peuple de l’Alliance, du peuple auquel Dieu s’est lié dans l’histoire biblique. Il est extrêmement important de ne pas confondre les 2.
Un mystère
Dans le passage de la lettre aux Romains entendu tout à l’heure, Paul vient d’expliquer longuement que nous sommes sauvés par la grâce reçue dans la foi. Et après avoir affirmé cela, Paul, le Juif, se heurte à une question douloureuse. Si Jésus est bien le Messie promis, pourquoi une grande partie de son peuple ne le reconnait pas ?
Paul refuse de conclure que Dieu aurait abandonné Israël. Il refuse aussi de considérer que les chrétiens qui viennent des peuples païens puissent se croire supérieurs. C’est à eux qu’il adresse cet avertissement :
« Je ne veux pas que vous ignoriez ce mystère afin que vous ne vous preniez pas pour des sages. »
Paul parle d’un mystère. Il voit une partie d’Israël qui ne reconnaît pas le Christ et il ne sait pas exactement comment tout cela s’accomplira. Mais il sait une chose : Dieu est fidèle. « Car Dieu ne reprend pas ce qu’il a donné et il ne change pas d’idée à l’égard des personnes qu’il a appelées. » écrit-il. Et il sait autre chose encore. À la fin, personne ne pourra se vanter, ni les uns ni les autres, car tous auront besoin de la même chose : de l’amour de Dieu. A la fin de notre passage il écrit : « Dieu a enfermé tous les êtres humains dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde. »
L’humilité
Peut-être que la caractéristique du peuple de Dieu, c’est l’humilité. Les chrétiens ne sont pas plus humbles que les autres. Pas naturellement en tout cas ! Mais si on sait qu’on vit de la grâce, alors c’est impossible de se croire supérieur aux autres.
Et pourtant, qu’est-ce qu’on aime avoir raison ! avoir raison sur Dieu en particulier, sur la manière de le comprendre. Nous aimons l’enfermer dans nos petites compréhensions. C’est particulièrement vrai quand la souffrance arrive. On supporte si mal de ne pas comprendre pourquoi les choses sont comme elles sont. Alors on fabrique des explications : « Dieu veut certainement t’apprendre quelque chose à travers cette épreuve », blablabla. Nous parlons si naturellement à la place de Dieu.
Pourtant il existe une humilité de la foi qui consiste simplement à dire : « Je ne sais pas. » Je ne sais pas pourquoi cette personne est malade. Je ne sais pas pourquoi cette prière reste sans réponse. Je ne sais pas pourquoi cette catastrophe est arrivée. Je ne sais pas. Mais je crois que Dieu est fidèle, même quand je ne comprends pas.
L’apôtre Paul accepte de se tenir devant un mystère. La foi, ce n’est pas toujours de comprendre. Parfois, la foi c’est d’accepter de ne pas comprendre tout en continuant à faire confiance.
Un peuple qui vit de la grâce
Mais alors qu’est-ce qui fait de nous le peuple de Dieu ? Ce n’est pas que nous aurions mieux compris Dieu que les autres. Ce n’est pas que nous aurions la bonne religion, les bonnes réponses ou la bonne manière de vivre. Ce n’est même pas notre fidélité. C’est la sienne, la fidélité de Dieu.
Et c’est précisément ce que Paul découvre en regardant Israël. Si Dieu abandonnait son peuple à chaque fois que celui-ci s’égare, alors aucune alliance ne tiendrait. Et si l’amour de Dieu dépendait de notre capacité à être fidèle, alors aucun de nous ne pourrait dormir tranquille. Mais les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables.
Dieu ne nous aime pas parce que nous avons réussi à devenir dignes de son amour. Il ne nous appelle pas parce que nous sommes meilleurs. Il fait miséricorde.
Et peut-être que c’est ça. Le peuple de Dieu n’est pas le peuple qui possède Dieu. C’est le peuple qui sait qu’il ne vit que de sa miséricorde.
Autour du feu
Alors peut-être qu’on pourrait reconnaître ce peuple à quelques signes très simples.
Le peuple de Dieu, ce n’est pas celui qui sait tout. C’est celui qui sait écouter. “Écoute, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. » rappelle Jésus dans l’Évangile de ce matin
Ce n’est pas celui qui a toujours raison. C’est celui qui sait parfois dire : je me suis trompé.
Ce n’est pas celui qui explique la souffrance. C’est celui qui reste auprès de celui qui souffre.
Ce n’est pas celui qui se croit indispensable. C’est celui qui sait donner et recevoir, servir et se laisser aider.
Ce n’est pas celui qui ferme le cercle pour protéger ce qu’il possède. C’est celui qui fait un peu de place lorsque quelqu’un arrive.
Un peu comme des femmes, des hommes, des enfants assis un soir autour d’un feu.
Personne ne possède le feu. Personne ne peut dire : cette lumière est à moi. On s’approche simplement pour recevoir sa chaleur. On se raconte des histoires. On chante peut-être. On partage ce qu’on a apporté. Et lorsque quelqu’un arrive encore, on se décale un peu.
Parce qu’il reste une place autour du feu.
Peut-être que c’est ça finalement, être le peuple de Dieu : ne pas posséder la lumière, mais se laisser éclairer par elle. Ne pas posséder la grâce, mais en vivre.
Et parce que nous l’avons reçue gratuitement, nous pouvons faire une place autour du feu pour que d’autres puissent aussi, s’en approcher. Amen.
Sophie Jung, pasteure
