Un Autre Royaume

Prédication de l’Épiphanie

4 janvier 2026

Éphésiens 3, 1-7 & Matthieu 2, 1-12

Ils viennent de loi. Très loin. On les appelle des mages. Ils arrivent chargés d’odeurs et de couleurs. Des épices rares. Des parfums puissants. De l’or, lourd, précieux. Des présents venus d’ailleurs, porteurs d’autres cultures, d’autres langues, d’autres manières de dire le monde.

Ils ont traversé des frontières, des paysages, des déserts peut-être. Ils ont suivi une étoile. Un signe fragile dans le ciel. Une lumière ténue, mais suffisante pour avancer dans la nuit. Et lorsqu’ils arrivent, ce qu’ils trouvent n’a rien d’impressionnant. Pas un palais. Pas une armée.

Pas un pouvoir éclatant. Ils trouvent un enfant. Un enfant né dans la précarité. Un enfant dépendant des autres. Un enfant vulnérable. Et pourtant, c’est devant lui qu’ils s’agenouillent.

L’Épiphanie commence là : des étrangers accueillis à la crèche, sans condition, sans contrôle, sans exigence préalable. Ces mages ne font pas partie du peuple d’Israël. Ils n’ont pas reçu la Loi. Ils ne connaissent pas les promesses. Ils ne prient pas comme il faut, ne pensent pas comme il faut. Ils viennent d’un autre monde.

Et pourtant, ils ont leur place auprès de l’enfant. Avant toute parole, avant toute explication, avant toute confession de foi, ils sont juste… là. Ils sont là, et ils sont reconnus.

L’Évangile est universel. La bonne Nouvelle de l’amour de Dieu est pour vraiment pour tous ! L’universalité de l’Évangile ne commence pas comme un principe théologique. Elle commence comme une scène : la crèche est ouverte.

Dans la lettre aux Éphésiens, que nous avons entendue tout à l’heure, l’apôtre Paul tente de mettre des mots sur ce qui s’est joué là, à Bethléem. Il parle d’un mystère. Quelque chose qui n’allait pas de soi. Quelque chose qui a surpris, déplacé, dérangé.

Voici le projet de salut de Dieu : par le moyen de la bonne nouvelle, ceux qui ne sont pas Juifs sont destinés à recevoir avec les Juifs les mêmes biens que Dieu réserve à son peuple ; ils sont membres du même corps et ils bénéficient eux aussi de la même promesse que Dieu a faite en Jésus Christ. (Éphésiens 3,6)

Autrement dit : ce que les mages vivent sans le savoir, Paul le proclame après coup : Dieu n’a pas réservé son salut. Il ne l’a pas gardé pour quelques-uns. Il l’a exposé.

La crèche n’est pas un lieu protégé. C’est un lieu offert. Un lieu où l’on découvre que Dieu ne fait pas de tri.

L’Église est universelle. Mais cette universalité n’est pas décorative. Elle n’est pas douce. Elle n’est pas toujours confortable. Car si nous sommes du même corps, alors le sort des autres peuples nous concerne réellement.

Alors nous ne pouvons pas dire : cela ne nous regarde pas. Alors nous ne pouvons pas détourner le regard.Ces jours-ci, comment ne pas penser à nos frères et sœurs au Venezuela, pris dans la brutalité des puissants et les jeux de domination qui écrasent les peuples ? A ceux de Palestine, où des innocents continuent de payer le prix de la peur et de la violence? Au Soudan, où la guerre contraint des familles entières à la fuite et à l’exil? à l’Ukraine, où la vie ordinaire est broyée par les armes? A l’est de la République démocratique du Congo, où des populations sont sacrifiées au profit d’intérêts qui les dépassent? Et puis à tant d’autres peuples dont on parle moins, et qui pourtant font partie du même corps : le corps du Christ.

L’Église universelle n’est pas une idée vague. Elle est une réalité spirituelle. Une réalité exigeante. Ce qui atteint l’un atteint le corps tout entier.

Et puis il y a Hérode. Hérode, dans l’Évangile selon Matthieu, n’est pas une figure folklorique. Il est une figure théologique. La figure de ceux qui gouvernent par la peur. De ceux qui confondent pouvoir et survie. De ceux qui préfèrent sacrifier des innocents plutôt que de consentir à un autre règne.

Des Hérodes, il y en a toujours. Ils changent de noms, de visages, d’époques. Mais la façon demeure. Et la foi chrétienne nous demande de ne pas leur accorder notre confiance. Jamais. Elle nous apprend, au contraire, à discerner, à résister, à ne pas céder aux discours de haine, à ne pas nous laisser voler notre humanité.

À la crèche, un autre royaume est inauguré. Un royaume qui ne s’impose pas par la force. Un royaume qui ne se défend pas par la violence. Un royaume confié à un enfant né dans la fragilité, dépendant, exposé.

Et pourtant, c’est ce royaume-là qui traverse le temps.

Les Hérodes sont puissants. Ils font beaucoup de bruit. Ils font beaucoup de dégâts. Mais leur pouvoir est limité. Ils passent. Ils meurent. Et leur pouvoir meurt avec eux.

Le royaume inauguré à la crèche, le royaume de Dieu, lui, demeure.

Il demeure parce que Dieu est vivant. Il demeure parce qu’il ne passe pas.
Il demeure parce que Jésus Christ est le même hier, aujourd’hui, et jusque dans l’éternité.

Il demeure au cœur du monde, dans la vie donnée, dans cette fraternité étrange qu’il fait naître et qui nous lie les uns aux autres par-delà le temps et par-delà les frontières.

Nous ne sommes pas au bénéfice des royaumes de la peur. Nous sommes au bénéfice de ce royaume-là.

Et peut-être, que notre place, aujourd’hui, est là : veiller, résister à l’indifférence, refuser la haine, choisir à quelle lumière nous accordons notre confiance.

Car tout n’est pas décidé par ceux qui font le plus de bruit. La lumière est déjà là. Et elle continue de se lever.

Sophie Jung, pasteure