Là où Jésus s’arrête

Prédication du 15 février 2026

Estomihi – Luc 18, 31-43

Aujourd’hui, c’est le dernier dimanche avant le Carême. Mercredi, avec le mercredi des Cendres, l’Église entrera dans ces quarante jours qui nous conduisent vers Pâques.

Le Carême est un temps particulier.
Un temps pour nous préparer. Un temps pour nous recentrer.
Un temps pour présenter nos vies à Dieu et les laisser éclairer de sa lumière.

Contrairement à ce que certains pourraient penser, le Carême n’est pas un temps pour nous réduire. Ce n’est pas un temps de tristesse ou de culpabilité.

C’est un temps qui nous mène vers Pâques.
Un temps pour prendre la mesure de ce que signifient la mort et la résurrection du Christ. Un temps pour traverser avec lui ce chemin qui passe par la croix, afin d’entrer plus dans la lumière de la résurrection.

Le Carême n’est pas une obligation. C’est une proposition. Et l’Évangile de ce jour commence par une proposition : « Montons à Jérusalem »

Jésus prend les Douze à part. Il les met à l’écart. Et il leur dit : « Voici, nous montons à Jérusalem. »

On peut imaginer la scène. Ils marchent. Dans une pente, qui est douce mais qui monte vraiment. La poussière se lève sous leurs pas. Et Jésus, avec solennité, annonce ce qui va arriver :

Montons à Jérusalem où s’accomplira tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l’Homme… Il sera livré, moqué, insulté, frappé, mis à mort. Mais le 3e jour, il ressuscitera.

Et les disciples ? Ils ne comprennent rien, nous dit Luc.

Les disciples ne comprirent rien à cela ; le sens de ces paroles leur était caché et ils ne savaient pas de quoi Jésus parlait. 

On peut imaginer qu’ils se regardent entre eux, qu’ils baissent les yeux. Peut-être que certains espéraient encore une entrée triomphale à Jérusalem, un succès éclatant. Peut-être que ces paroles dérangent les disciples, qu’ils sont inquiets, déstabilisés.

Ils entendent les mots. Mais ils ne peuvent pas les intégrer.

Comme si la perspective de la croix était trop éloignée de leurs attentes.
Comme si leur cœur refusait ce qu’ils entendent.

Ils marchent avec Jésus. Mais ils ne voient pas le sens du chemin.

Et au seuil du Carême, quand je les imagine, je pense à nous. À nous, chrétiens, protestants, à Haguenau en 2026. Quand nous entendons : « Voici un temps particulier. Voici un chemin vers la croix. »

Peut-être que nous aussi nous nous demandons : Le Carême, qu’est-ce que ça change vraiment ? Est-ce que ça a encore un sens aujourd’hui ? Est-ce que ce n’est pas simplement une vieille tradition ? Où est-ce que ça peut me conduire, concrètement, dans ma vie ?

Nous avançons. Mais le sens du chemin nous échappe.

Estomihi Chemin lumière forêt

Et voilà que sur ce chemin, le chemin vers la croix, l’Évangile nous invite à regarder ailleurs. Vers quelqu’un. Quelqu’un que personne ne regarde justement : un homme aveugle. Il est assis au bord du chemin. Il ne monte pas vers Jérusalem. Il ne fait pas partie du groupe. Il n’a pas choisi d’être là.

Être aveugle, au temps de Jésus, ce n’est pas seulement ne pas voir. C’est dépendre des autres pour se déplacer. C’est dépendre des autres pour survivre. C’est mendier. C’est être placé au bord de la route, là où passent ceux qui ont une direction, un projet, un avenir.

Lui n’a pas de route à suivre. Il est là. On l’a peut-être conduit jusqu’à cet endroit le matin. On le reprendra le soir. Il entend les pas, les voix, le mouvement. Il perçoit que quelque chose se passe. Mais il ne voit rien. Il vit dans un monde de sons et d’incertitudes. Et quand il entend que Jésus passe, il crie : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! »

Ce cri dérange. Il trouble l’ordre. Il ralentit la marche de Jésus et de ses disciples. On lui demande de se taire. Mais il crie encore plus fort.

Et Jésus s’arrête.

Au moment même où il vient d’annoncer sa Passion. Au moment même où le chemin devient grave. Il s’arrête pour un homme que tout le monde voudrait faire taire.

Voilà peut-être la première consolation de ce passage : Le Christ qui monte vers la croix s’arrête pour celui, pour celle que personne ne voit. Il prend le temps pour ceux qui sont au bord du chemin.

Et c’est peut-être par là que le Carême peut commencer. Pas par une performance. Pas par une discipline spectaculaire. Mais avec une question. Une question que j’ai envie de laisser résonner pour nous aujourd’hui :

Où ai-je besoin que Jésus s’arrête pour moi ?

À quel endroit de ma vie suis-je, moi aussi, au bord du chemin ?

Est-ce que c’est dans ma confiance en moi, fragilisée ?
Est-ce que c’est dans mon courage qui s’épuise ?
Est-ce que c’est dans une relation qui me blesse ou m’inquiète ?
Est-ce que c’est dans une fatigue que je n’ose plus nommer ?
Est-ce que c’est dans une peur de l’avenir, dans un flou qui me déstabilise, dans des décisions que je ne sais pas prendre ?

Où est-ce que j’ai besoin que Jésus s’arrête
et qu’il me regarde
et qu’il me demande :
« Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

Le Carême pourrait être simplement cela : un temps pour ne plus fuir cette question. Un temps pour oser dire à Dieu notre désir. Un temps pour reconnaître nos zones d’ombre et les exposer à sa lumière.

L’aveugle répond : « Seigneur, que je voie de nouveau. »

Il ne demande rien de spectaculaire. Il demande la vue. Il demande la lumière.

Et Jésus lui dit : « Regarde. Vois. Ta foi t’a sauvé. » Et l’homme se met à le suivre. Il n’est plus sur le bord du chemin. Il marche derrière Jésus.

Au seuil du Carême, nous entendons : « Montons à Jérusalem. » Jérusalem n’est pas un détour. Nous savons que c’est là, à Jérusalem, que se tiendra la croix. Oui, le chemin que Jésus ouvre passe par la croix. Il ne nous promet pas un avenir sans épreuve. Il ne nous promet pas un horizon sans ombre. Mais il nous promet sa présence.

Et nous savons — même si nous ne comprenons pas tout — que la croix n’est pas l’ultime étape. Au bout du chemin, il y a Pâques. Il y a la résurrection. Il y a la vie plus forte que la mort. Alors même si l’avenir nous paraît flou, même si nous ne voyons pas très loin devant nous, nous pouvons avancer dans la confiance.

Celui qui nous appelle à monter à Jérusalem, c’est celui qui nous conduira jusqu’à la lumière de Pâques.

Sophie Jung, pasteure