Où es-tu?

Prédication du 22 février 2026

Invocavit – 1er Dimanche du Carême

Genèse 3, 1-19 – Matthieu 4, 1-11

Au commencement, la première parole de Dieu est une bénédiction. Alors comment la méfiance s’est-elle glissée dans la relation ? Et comment, en ce temps de Carême, choisir à nouveau la confiance ?

En ce premier dimanche du Carême, nous méditons ce passage bien connu de la Genèse. Une histoire de jardin, une histoire de fruits, une histoire de serpent. L’histoire du premier couple humain, l’histoire de notre humanité. Un récit que nous connaissons tous — ou que nous croyons connaître, peut-être.

Ce passage, comme tout le livre de la Genèse, n’est pas un reportage sur les origines du monde. Il ne cherche pas à nous expliquer biologiquement comment l’humanité est apparue. Ce n’est pas non plus un livre d’histoire. La Genèse contient des mythes — des mythes au sens biblique du terme : des récits fondateurs qui parlent de nous, qui racontent ce qui se passe en l’être humain, ce qui se passe en nous aujourd’hui encore. Elle met en scène, sous forme d’histoire, ce qui se joue dans nos cœurs, dans nos relations, dans nos sociétés.

désert

Avant ce chapitre 3, il y a les récits de la création. Et là, la première parole adressée à l’humain est une bénédiction : « Dieu les bénit… »

Avant toute demande, avant toute limite, avant toute responsabilité, la première parole de Dieu pour nous est une bénédiction. Puis, dans le second récit de la création, Dieu place l’être humain dans le jardin pour le cultiver et le garder. Il lui confie sa création. Il remet entre ses mains tout ce qu’il a créé.

Après la bénédiction, la confiance. Dieu fait confiance à l’être humain. Il lui confie le monde. Tout est donné : l’abondance, la beauté, la relation.

Oui, il y a tout cela. Et pourtant, au milieu de cette abondance, Dieu pose une limite : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas. » Une limite, non pour frustrer, non pour humilier, non pour garder, mais pour rappeler que l’être humain n’est pas Dieu. Nous recevons la vie, mais nous ne la possédons pas. Nous habitons le monde, mais nous ne le fondons pas.

Et puis surgit une voix, celle du serpent, celle du tentateur, celle de celui qui s’immisce et qui crée la zizanie. Une voix qui déforme. Elle déforme la promesse de Dieu, elle déforme la parole de Dieu : « Alors, Dieu aurait dit que vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin ? » Le serpent manipule. Cette limite que Dieu a posée pour nous protéger, il la transforme en privation totale. Il grossit l’interdit. Puis il suggère : « Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux. » Il insinue que Dieu retient quelque chose, qu’il garderait pour lui une part de vie.

Le poison, ce n’est pas le fruit. Le poison, c’est la méfiance. L’idée insidieuse que, peut être, Dieu ne serait pas totalement bon. Le doute est mis dans la relation. Le doute est mis dans l’amour de Dieu.

Alors le fruit est mangé. Et immédiatement, quelque chose se brise. Leurs yeux s’ouvrent, ils se découvrent nus, ils ont honte, ils se cachent. La relation change. Ce qui était confiance devient gêne, ce qui était transparence devient dissimulation. Et Dieu, que fait-il ? Il vient à leur rencontre dans le jardin. Il ne se retire pas, il ne disparaît pas. Mais les humains, eux, se cachent.

Et c’est là que surgit la première question adressée à l’humanité : « Où es-tu ? » La première question que Dieu pose à l’être humain. Cette question qu’il pose encore à chacune et chacun d’entre nous, sans relâche : Où es-tu ? C’est une question relationnelle. Dieu ne commence pas par juger. Il commence par chercher. Il ne dit pas : « Pourquoi ? Qu’as-tu fait ? » Il dit : « Où es-tu ? Je te cherche. »

Et la réponse de l’être humain est bouleversante : « J’ai eu peur. »

Voilà la première conséquence de la méfiance : la peur. Quand la confiance se fissure, la peur s’installe. Car si je ne suis plus sûr que Dieu est bon, alors je ne me sens plus en sécurité. Si je crois qu’il retient quelque chose, alors je dois me protéger. Et je me cache.

Et si ce récit nous rejoint encore aujourd’hui, c’est peut-être parce que cette dynamique nous est familière. Quand une situation difficile dure plus longtemps que prévu, quand une prière semble rester sans réponse, quand l’épreuve obscurcit l’horizon, quand nous ne comprenons pas pourquoi les choses sont telles qu’elles sont aujourd’hui, alors une petite voix murmure : Dieu retient quelque chose. Il ne donne pas tout ce qu’il pourrait donner. Il devrait en être autrement. Pourquoi suis-je obligé d’attendre ? Et voilà la méfiance, et avec elle, la peur.

Ce récit ne parle pas seulement de nos cœurs individuels. Il décrit une dynamique plus large. Le mal ne commence jamais par des éclats spectaculaires. Il commence par une déformation, par une manipulation, par une récupération, comme au jardin. Cela peut traverser nos relations, cela peut traverser nos sociétés. Cela me fait penser à certains débats de notre actualité nationale où la parole est tordue pour lui faire dire autre chose. Il paraît que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». C’est vrai ici.

Jésus, lui aussi, a rencontré le tentateur. Lui aussi a entendu ces paroles qui déforment lorsqu’il a été tenté au désert : « Si tu es le Fils de Dieu… » Là aussi, il y avait la tentation de mettre en doute la relation, de fissurer la confiance. Mais Jésus ne laisse pas la méfiance s’installer. Il ne se laisse pas entraîner dans la déformation. Il reste ancré dans sa relation avec le Père. Il répond par la Parole. Il remet le tentateur à sa place. Une fois pour toutes, le mensonge est démasqué.

Non, il n’est pas nécessaire de mettre Dieu à l’épreuve. Car Dieu est bon. Il veille. Il est fidèle. Il tient ses promesses.

Ce temps de Carême qui s’est ouvert cette semaine, nous pourrions en faire un temps pour repérer en nous les lieux de méfiance, un temps pour ne pas laisser la méfiance décider, un temps pour choisir la confiance. Depuis le commencement, la première parole de Dieu sur nos vies est une parole de bénédiction. Et pourtant nous oscillons, entre confiance et méfiance, entre « me voici » et « je me suis caché ». Mais Dieu ne cesse pas de nous chercher. Il ne se lasse pas de poser sa question : « Où es-tu ? » Et peut-être que notre réponse peut être simple : choisir la confiance, dire : « Me voici. » Qu’il en soit ainsi. Amen

Sophie Jung, pasteure