Prédication du 1er mars 2026 – Reminiscere
Romains 5, 1-5
« Bien plus, nous nous réjouissons même dans nos détresses, car nous savons que la détresse produit la patience, la patience produit la résistance à l’épreuve et la résistance l’espérance. »
Il y a dans ces mots de Paul aux Romains, entendus tout à l’heure, une puissance extraordinaire. Cette formule dense, presque fulgurante, a traversé les siècles. Elle nous atteint encore aujourd’hui avec une force étonnante. Elle affirme quelque chose d’immense : la détresse ne serait pas la fin de l’histoire. La fin, c’est l’espérance.
Et pourtant, ces paroles ont quelque chose de dérangeant.
Se réjouir dans la détresse ? Comment est-ce possible ?
Quand une guerre éclate sans que nous ne puissions rien y faire.
Quand un diagnostic tombe et que tout bascule.
Quand une attente dure plus longtemps que prévu.
La détresse produit la patience ? La détresse ne produit-elle pas plutôt l’impatience, le repli, la violence ou l’amertume ? La souffrance aurait-elle une vertu quelconque ? Dieu pourrait-il s’en servir pour nous enseigner quelque chose, pour nous former, pour nous faire grandir ?
C’est malheureusement ce que beaucoup de chrétiens ont cru, et croient encore : que Dieu pourrait faire un usage pédagogique des épreuves de nos vies. Vous avez tous déjà entendu quelque chose comme : « Dieu veut t’apprendre quelque chose à travers cette épreuve… » Comme s’il y avait une leçon derrière chaque épreuve. Comme si Dieu envoyait la détresse pour nous transformer.
Je n’y crois absolument pas. Et je ne crois pas que ce soit ce que Paul dit dans ce passage de la lettre aux Romains que nous méditons ce matin.

Pouvons-nous croire que Dieu utilise la souffrance pour nous apprendre quelque chose ? Non.
Pourquoi ? À cause de la croix.
La croix est au cœur de la foi chrétienne. Elle n’est pas un symbole parmi d’autres. Elle est la révélation de ce qu’est Dieu. Or que voyons-nous à la croix ? Nous ne voyons pas un Dieu qui distribue les épreuves. Nous ne voyons pas un Dieu qui orchestre la détresse pour former ses enfants. Nous voyons un Dieu livré à la violence humaine.
La croix ne montre pas un Dieu qui utilise la violence ; elle montre un Dieu qui la subit. Elle ne révèle pas un Dieu qui envoie l’épreuve ; elle révèle un Dieu qui entre dans l’épreuve.
« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils… » dit l’Évangile selon Jean.
Il n’est pas écrit : « Dieu a tant éprouvé le monde ».
Il n’est pas écrit : « Dieu a envoyé la souffrance pour éduquer l’humanité ».
Il est écrit : Dieu a aimé. Et il a donné.
À la croix, Dieu ne répond pas à la violence par la violence. Il ne l’instrumentalise pas. Il ne la transforme pas en outil. Il la traverse.
Et peut-être qu’on peut oser le dire ainsi : à la croix, Dieu accepte d’être impuissant face à la violence de ce monde et de nos vies. Non pas impuissant parce qu’il manquerait de puissance, mais parce qu’il refuse d’agir selon la logique de domination. Il ne sauve pas en écrasant. Il sauve en se donnant. Il choisit d’aimer jusqu’au bout.
C’est cela que révèle la croix. Et c’est pourquoi elle nous interdit de faire de la souffrance un moyen pédagogique. Elle nous révèle un Dieu qui sauve autrement : en rejoignant, en portant, en aimant.
Alors que veut dire Paul ici ? Comment peut-il tracer ce chemin étonnant : de la détresse à la patience, de la patience à la résistance, de la résistance à l’espérance ?
Pour le comprendre, il faut remonter au début du passage :
« Ainsi, nous avons été rendus justes devant Dieu à cause de notre foi et nous sommes maintenant en paix avec lui par notre Seigneur Jésus-Christ. Par Jésus nous avons pu, par la foi, avoir accès à la grâce de Dieu en laquelle nous demeurons fermement. »
Dans la logique de Paul, la détresse n’est pas le point de départ. Avant la détresse, il y a la paix. Avant l’épreuve, il y a la grâce. Avant toute chose, il y a cet amour donné.
Paul ne glorifie pas la souffrance. Il affirme que l’amour de Dieu, déjà donné avant toute chose, nous permet de la traverser autrement.
Ce n’est pas la détresse qui produit la patience. Au cœur de la détresse, la patience est rendue possible par la paix que nous avons reçue.
Ce n’est pas la souffrance qui engendre l’espérance. C’est l’amour répandu qui empêche la souffrance de détruire l’espérance.
Et voilà comment Paul conclut :
« Cette espérance ne nous déçoit pas, car Dieu a répandu son amour dans nos cœurs par le Saint-Esprit qu’il nous a donné. »
Voilà le centre. L’espérance ne repose pas sur nous. Elle repose sur un amour versé, répandu, donné. Un amour qui précède nos réussites et nos échecs. Un amour qui ne dépend pas des circonstances.
L’espérance, ce n’est pas prévoir l’avenir. C’est s’appuyer sur une promesse.
Quand les choses ne se passent pas comme nous l’avions imaginé.
Quand la vie nous conduit ailleurs que là où nous pensions aller.
Nous ne comprenons pas tout.
Mais nous ne sommes pas seuls.
Et savez-vous où cette promesse est proclamée sur nos vies ? À quel moment ? Pour Jade, c’était ce matin. Oui, c’est au moment de notre baptême que cet amour est proclamé sur nos vies.
Au jour de notre baptême, Dieu ne nous a pas promis une vie sans détresse. Nous ne sommes pas protégés du mal parce que nous sommes baptisés. Ce serait pratique, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas le cas.
Au jour de notre baptême, la paix de Dieu sur nos vies a été proclamée. Cette paix qui précède toutes les épreuves. Par le baptême, Dieu inscrit nos vies dans sa grâce — une grâce qui ne dépend pas des circonstances. Une grâce qui ne dépend pas de nous.
C’est pour cela que le baptême des petits enfants est si touchant. Lorsque des parents présentent un tout-petit, qui n’a encore rien fait, rien prouvé, rien choisi, nous proclamons que la grâce de Dieu précède tout. Elle ne récompense pas un parcours. La grâce de Dieu inaugure notre vie. Elle affirme : avant tes choix, avant tes erreurs, avant tes détresses, tu es aimé de Dieu.
Nous tous qui avons été baptisés, nous avons été plongés dans cette promesse.
Et tout au long de nos vies, quel que soit le chemin que nous devons emprunter, nous pouvons trouver appui dans cette promesse :
Il y a d’abord la paix donnée.
Puis les secousses de la vie.
Puis la patience qui apprend à durer.
Puis la résistance qui tient debout.
Et enfin l’espérance qui ne cède pas.
Mais tout commence dans la paix.
Et tout s’achève dans l’espérance. Amen.
Sophie Jung
