Communauté des pécheurs

Culte du 28 juin 2026

La communauté des pécheurs

Romains 12, 17-21

Luc 6, 36-42

Prédication

          Le présent dimanche a pour thème, comme nous l’avons vu, la communauté des pécheurs. Pourtant, lorsque nous lisons ou entendons les deux textes prévus pour ce dimanche, nous pouvons nous demander si ces deux passages bibliques ne devraient pas être regroupés plutôt sous le thème : la communauté des parfaits.

          En effet, Jésus appelle en l’Évangile selon Luc – dans un passage qui rappelle le Sermon sur la Montagne de Matthieu – à être miséricordieux, à ne pas juger, à donner, à ne pas condamner et même à acquitter. Quant à l’apôtre Paul, à la fin du chapitre 12 de l’épître aux Romains, qui tout entier invite à mener une vie sainte et agréable à Dieu, il exhorte les chrétiens de Rome à vivre en paix avec tous les hommes – cela encore, nous pouvons prendre l’initiative de le mettre en pratique, même si vivre en paix avec tout le monde ne dépend pas seulement de nous – ; il les appelle aussi à ne pas se venger et même à se montrer bons envers leurs ennemis.

               Ces deux textes me semblent aller plus loin que le mot d’ordre de ce dimanche, qui s’entend parfaitement pour une communauté paroissiale  (il s’adresse à des « frères », nous dirions aujourd’hui, sans trahir l’esprit de Paul : à des frères et à des sœurs, à des membres d’une même communauté) : portez-les fardeaux les uns des autres.

          Porter ces fardeaux, concrètement ou dans la prière, nous savons le faire, et nous le faisons : nous ne manquons pas ici, hélas et pour nous contenter de cet exemple, de paroissiens frappés par la maladie ; nous sommes tous appelés, lorsque nous en sommes informés, à porter ces personnes dans la prière ; nous sommes tous appelés à leur témoigner — à elles ou à leurs proches –, un signe de notre sym-pathie (littéralement, le fait de souffrir avec), une marque de notre amitié, un geste qui signifie que nous pensons à elles, que nous ne les oublions pas, que nous essayons de leur rendre l’existence un peu plus facile ou un peu plus joyeuse… Nous savons le faire, et il est bon, il est vital même que nous continuions de porter les fardeaux les uns des autres, dans la prière et dans l’action. Dans la discrétion et dans l’humilité aussi, car nous savons que nous n’en ferons jamais autant que celui qui, frappé dans son existence par la maladie, et avec lui son conjoint ou son parent le plus proche, porte sa part principale du fardeau.

          Mais ici, Jésus et Paul, semblent nous en demander plus, et peut-être plus encore Paul que Jésus. Car chez Jésus, la mention du « frère », notamment à propos de la paille et de la poutre, montre qu’on se situe toujours dans le cadre des relations au sein d’une communauté chrétienne. Au sein même de cette communauté, ce sont les paroles bienveillantes, les paroles qui édifient, qui réconfortent, qui sont de mise. Au sein d’une communauté de pécheurs qui se savent pardonnés, on ne saurait se tenir pour irréprochable et juger sans miséricorde les défauts des autres, en les grossissant même. Et c’est au sein d’une communauté chrétienne que valent les propos sur le jugement, la condamnation et l’acquittement : il ne faut pas se prendre pour Dieu, le seul qui pourrait nous condamner mais qui nous a acquittés.

          Il ne faut pas se prendre pour Dieu le Père, il ne faut pas se prendre pour le Fils, Jésus-Christ, puisque le disciple n’est pas au-dessus de son maître, et puisque le véritable disciple est comme son maître, miséricordieux à son image. Et cette exigence de ne pas se prendre pour Dieu vaut particulièrement pour les responsables religieux, pour ceux qui ont pour charger de « guider » les autres ; ils ne peuvent guider les autres, guider le troupeau en pasteurs que s’ils vivent eux-mêmes quelque chose de l’Évangile. S’ils manquent de la générosité et de la miséricorde à laquelle Jésus vient d’appeler, s’ils jugent et condamnent, ils seront les guides aveugles dont parle Jésus.

          Et nous comprenons donc que tout le texte de Luc, qui se situe dans le cadre des relations entre chrétiens, « frères (et sœurs) », dans le cadre d’une communauté, a bien quelque chose à voir avec le thème « la communauté des pécheurs » : Jésus nous invite, nous autres pécheurs pardonnés, nous les pécheurs comblés par Dieu, à nous montrer, à son exemple, généreux et miséricordieux envers nos frères et sœurs.

          Mais qu’en est-il du texte de Paul aux chrétiens de Rome ? Ici, au contraire, il est manifeste qu’on ne se situe pas seulement dans le cadre des relations entre frères et sœurs d’une paroisse : « vivez en paix avec tous les hommes » ; « ayez à cœur de faire le bien devant tous les hommes » ; « si ton ennemi a faim », donne-lui à manger. Paul s’adresse ici à une petite communauté de chrétiens, qui vit dans la capitale de l’Empire, dans un monde hostile qui déteste les chrétiens et les persécute même car pour eux, à la différence des Romains, le Seigneur, c’est Jésus-Christ, et non pas l’empereur.

          C’est dans ce contexte hostile que Paul appelle les chrétiens de Rome à se montrer paisibles, et même, sur le plan personnel, à ne pas se venger, mais remettre leur cause à Dieu ; Dieu pourra punir, mais il se peut aussi que le méchant soit troublé jusqu’au tourment (cela peut être la signification des « charbons ardents ») par l’amour de sa victime, et même qu’il se convertisse. Cela peut nous sembler curieux, irréaliste même, mais lisez le bulletin mensuel de Portes ouvertes, qui vient en aide aux chrétiens persécutés : il raconte comment des personnes d’autres religions, ou encore des athées militants comme en Corée du Nord, qui ont persécuté des chrétiens, ont pu changer d’attitude et même rencontrer Jésus grâce au comportement de ces chrétiens : un comportement non violent, et même un comportement aimant. On pourrait dire qu’en vivant en authentiques disciples du Christ, ils ont bien ouvert des yeux à des personnes qui étaient aveugles ; ils les ont véritablement guidées vers Jésus. Et surtout, en ne cédant pas à la violence, à la vengeance, ils sont devenus, eux, les véritables vainqueurs : ils ont vaincu le mal par le bien ; et même lorsque leurs ennemis n’ont hélas pas changé, eux n’ont pas été vaincus intérieurement par le mal.

          Toutefois, l’épître de Paul aux Romains ne s’arrête pas avec notre texte. Elle se prolonge par le chapitre 13, qui parle de l’autorité, du pouvoir, de l’État, qui est au service de Dieu pour punir les malfaiteurs, et auquel il est nécessaire de se soumettre. Et l’existence de ce chapitre nous protège contre des interprétations fausses des propos de Paul (voire de ceux de Jésus).

          Paul nous décourage de la vengeance, Jésus des jugements dans notre cœur et portant sur nos frères et sœurs. Mais ils ne disent nullement qu’il ne doit pas y avoir de pouvoir, de police et de justice civils. Il faut distinguer en effet ce qui relève de la condamnation morale et du jugement civil. Paul, tout comme Jésus, nous invite à souffrir personnellement l’injustice – en tout cas à ne pas nous venger –, et à ne pas juger moralement, à ne pas nous croire au-dessus des autres devant Dieu. Mais Jésus comme Paul ne nous appellent pas à tolérer l’injustice faite aux autres (sans cela, nous n’écririons pas la lettre du mois pour l’ACAT). Ils ne nous invitent pas non plus à pardonner, au nom des autres, voire à pousser les autres à pardonner des crimes. Là où la petite Lyhanna est violée et assassinée, il faut que justice soit faite. Là où, il y a quelques jours, le jeune Louis, confié à l’Aide sociale à l’enfance, est massacré, sauvagement assassiné par cinq voyous, il faut que justice soit faite. Là où, dans une communauté chrétienne, quelqu’un s’en prendrait à des enfants, Jésus et Paul ne nous inviteraient pas à passer l’affaire sous silence : il faudrait que justice soit faite. Là où, dans le monde, des assassins de chrétiens sont arrêtés, même si la famille de ces chrétiens leur a pardonné dans son cœur, il faut que justice soit faite… Car si la justice, au nom de l’État, ne suit pas son cours, si se développe l’idée que certains individus, certains groupes ou certains actes demeurent impunis, notre vie en société risque de se déliter totalement et les belles paroles sur le vivre ensemble n’y changeront rien.

          Réunis en ce dimanche matin nous savons que nous formons une communauté de pécheurs pardonnés. Jésus et Paul nous invitent à ne pas nous juger les uns les autres, à ne pas nous estimer supérieurs aux autres, mais à nous montrer bienveillants et à porter les fardeaux les uns des autres. Paul appelle même les chrétiens confrontés à la persécution religieuse à se montrer aimants envers leurs persécuteurs, en laissant à Dieu leur sanction… ou leur conversion : il sait de quoi il parle car lui-même a persécuté les chrétiens avant de devenir l’apôtre souffrant pour le Christ que l’on sait.

          Jésus et Paul nous exhortent – et le Christ nous en donne les moyens, par son Esprit – à ne pas laisser le mal triompher intérieurement de nous, mais à le vaincre par le bien. En aucune façon, en revanche, ils ne nous invitent à devenir complices du mal, et à lui laisser le champ libre : complices en relativisant des crimes, voire en les niant ; complices en ne donnant pas à la police et à la justice les moyens nécessaires (et la volonté) de mettre la société, et en particulier ses membres les plus fragiles – les enfants, les vieillards, les femmes – à l’abri des escrocs, des auteurs de violences ou des criminels ; complices en demandant aux victimes de se taire, à leurs familles de se montrer silencieuses et dignes, c’est à dire de ne pas faire de vagues.

          Chers sœurs et frères en Christ, de même que notre bienveillance entre nous, le fait de porter les fardeaux les uns des autres ne doivent pas être sélectifs, notre solidarité avec les victimes du mal, notre indignation ne doivent pas l’être non plus. Pour toutes les victimes aussi valent ces paroles de l’Apôtre deux versets avant le texte de Romains que nous avons lu : « Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. »

Amen.

Pr. M.A.