Prédication du 27 septembre 2026 – Matthieu 15,21-28
(17ème dimanche après la Trinité)
Est-ce que la grâce de Dieu est vraiment aussi pour moi, avec mes doutes, mes contradictions et ma foi parfois si fragile ? Dans l’Évangile, une femme étrangère ose s’approcher de Jésus alors que tout semble lui dire qu’elle n’a pas sa place. Sa foi nous invite à croire que les frontières que nous dressons ne sont pas celles de Dieu, et que son amour va jusque dans notre vie.
« Est-ce que c’est aussi pour moi ? »
C’est une question qu’on ne pose pas forcément à haute voix. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, c’est une question que nous connaissons tous.
Est-ce que c’est aussi pour moi ? Quand on arrive quelque part où tout le monde semble déjà se connaître. Quand on ne maîtrise pas les codes. Quand on ne sait pas très bien où se mettre, quoi faire, quand on ne sait pas si on est vraiment attendu.
Et cette question-là — est-ce que c’est aussi pour moi ? — peut aussi surgir quand il est question de Dieu et de la foi. Est-ce que c’est aussi pour moi qui ne viens pas souvent à l’Église ? Moi qui ne connais pas très bien la Bible, moi qui ne sais pas prier, moi avec mes questions, mes doutes, mes contradictions ?
Et même quand on fréquente l’Église depuis longtemps, cette question peut revenir. Avec ce que je suis, ce que j’ai vécu dans ma vie, la réalité de ce qu’elle est aujourd’hui, avec ma foi qui est parfois si fragile : est-ce que cette promesse est vraiment aussi pour moi ?
L’Évangile de ce matin nous raconte l’histoire d’une femme à qui, justement, tout semble d’abord répondre : non.
Pas pour toi
Elle vient à la rencontre de Jésus. Et pourtant, ce n’était pas gagné d’avance.
Pour arriver jusqu’à lui, cette femme a déjà franchi plusieurs frontières. C’est une femme. Elle est étrangère. Elle n’appartient pas au peuple d’Israël. Et pourtant elle vient vers Jésus.
Elle l’appelle : « Seigneur, Fils de David, prends pitié de moi ! », parce que sa fille va très mal et qu’elle est convaincue que Jésus peut faire quelque chose pour elle. Alors elle ose s’approcher. Elle ose crier. Elle ose demander.
Mais Jésus ne lui répond pas un mot.
Quand on cherche désespérément à entrer en relation avec quelqu’un, quand on a besoin d’être entendu et qu’en face il n’y a rien — pas un regard, pas une réponse — c’est d’une violence terrible. Et là, même les disciples de Jésus s’en mêlent : « Renvoie-la, elle n’arrête pas de crier derrière nous. » Et quand Jésus parle enfin, ce n’est toujours pas pour accueillir cette femme. Il lui répond sèchement : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues du peuple d’Israël. »
À la place de cette femme, je crois que beaucoup d’entre nous auraient lâché l’affaire.
Mais elle, non.
Elle s’approche encore, elle se met à genoux et elle supplie : « Seigneur, aide-moi. » Et vient cette parole si dure de Jésus : « Ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
On peut essayer d’adoucir cette scène, mais on peut aussi l’entendre dans ce qu’elle a de choquant. Jésus lui-même pose ici une frontière.
Et pourtant elle répond : « C’est vrai, Seigneur. Pourtant même les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Elle ne revendique rien. Elle ne dit pas : « Si, si, j’ai le droit ! »
Mais elle refuse de croire que la bonté de Dieu puisse s’arrêter juste avant elle.
Il doit bien y avoir, jusque pour moi, quelque chose de ta grâce. Même une miette.
Une foi qui s’accroche à la grâce
Jésus lui répond : « Que ta foi est grande. »
Donc voilà à quoi ressemble une foi victorieuse. Une foi dont Jésus lui-même dit : “Elle est grande.” »
Ce n’est pas une foi qui ne doute jamais. Ce n’est pas une foi sûre d’elle, qui aurait réponse à tout. C’est juste que, la foi de cette femme s’accroche à la grâce.
Parce que tout semble lui dire : « Ce n’est pas pour toi. » Mais elle continue de croire que la bonté de Dieu ne peut pas s’arrêter là, juste avant elle.
Et elle a raison.
Déjà dans le livre d’Ésaïe que nous avons entendu tout à l’heure, Dieu refusait que son salut reste enfermé dans des frontières trop étroites. Il proclamait : « Je fais de toi la lumière du monde pour que mon salut s’étende jusqu’au bout de la terre. » Et maintenant une femme venue d’au-delà des frontières se tient devant Jésus. Cette rencontre va déplacer Jésus et élargir sa mission.
La foi victorieuse, ce n’est pas celle qui triomphe de tout. C’est celle qui ose croire que nos frontières ne sont pas celles de Dieu.
Une promesse rendue visible
Tout à l’heure, nous avons baptisé un petit enfant. Un tout petit enfant comme elle ne comprend pas encore ce qui lui arrive. Il ne peut pas expliquer sa foi. Il n’a rien prouvé, rien mérité. Comme tous les petits que nous baptisons.
Et Dieu ne commence évidemment pas à les aimer au moment où l’eau coule sur leur tête. Son amour est déjà là. Avant. Avant toute chose.
Mais nous, les humains, nous avons besoin de signes. Nous avons besoin que ce qui est invisible devienne visible, que les promesses que nous entendons prennent corps dans notre vie.
C’est ce que fait le baptême. Il rend visible l’amour de Dieu pour la personne baptisée.
Mais il rend aussi visible cet amour pour toutes celles et ceux qui assistent au baptême. C’est pour cela qu’un baptême n’est pas une affaire privée. Nous le célébrons ensemble, au milieu de la communauté. Et chaque fois que nous assistons à un baptême, il nous rappelle aussi le nôtre. L’amour de Dieu pour chacune et chacun d’entre nous nous est de nouveau annoncé : oui, cette promesse va jusque-là. Jusque dans ma vie. Jusque dans la tienne.
Et en tant que baptisés, nous avons aussi une mission : nous rappeler les uns aux autres cet amour. Et quand quelqu’un n’ose plus y croire, nous pouvons, par nos paroles, nos gestes, notre présence, lui rappeler : tu peux t’approcher. La grâce de Dieu est aussi pour toi.
Des miettes à la table
Et quelle joie aujourd’hui, alors que nous méditons précisément cet Évangile, de célébrer non seulement un baptême, mais aussi le repas du Seigneur. Parce que dans quelques instants, l’image de l’Évangile va presque devenir réalité devant nous. Cette femme parlait des miettes qui tombent de la table. Et nous allons, nous aussi, nous approcher d’une table.
Là encore, la grâce devient visible et tangible. Nous recevrons le pain dans notre main, nous goûterons le fruit de la vigne, et dans ces gestes tout simples, l’amour de Dieu pour chacune et chacun d’entre nous nous sera de nouveau annoncé.
Et nous entendrons : « Heureux les invités au repas du Seigneur. »
Pas : heureux ceux dont la foi est suffisamment forte.
Pas : heureux ceux qui ont mérité leur place.
Mais : heureux les invités.
Alors peut-être portons-nous encore cette question en nous : « Est-ce que c’est aussi pour moi ? » Peut-être la porterons-nous encore souvent dans notre vie.
Cette femme nous invite à ne pas abandonner cette question.
Et l’Évangile nous répond : Oui. Jusque pour toi aussi. Amen.
Sophie Jung, pasteure
